Les Tilleuls de Lautenbach
(
extrait)

Son enfance va être on ne peut plus alsacienne, je veux dire étrangement divisée. Dès l’âge de sept ans, il mène une triple vie. Son père l’appelle Joseph (en français). Son maître prononce Yôsef (en allemand). Sa mère et ses copains disent Seppala ou Seppi (en dialecte). La journée commence à l’école, autrement dit en Allemagne. Le maître, Herr Kruppa, est venu du Mecklembourg avec une tête rasée et un col dur. Il a une passion pour l’histoire et fait une propagande intense pour les Hohenzollern. Mais le petit Joseph est allergique aux dynasties prussiennes. Le nommé Kruppa, dont c’est la torture préférée, a beau lui tirer les poils de la tempe, l’enfant mélange les Guillaume et les Frédéric, ne voyant en ces monarques que des sauvages couronnés. Lorsque le gros Mecklembourgeois entreprend l’éloge de l’armée prussienne, le petit Alsacien ricane intérieurement. Les soldats géants du Roi-Sergent lui font l’effet de mauviettes auprès des grognards de la Grande-Armée. Car le soir, Joseph quitte l’Allemagne pour la France et les roitelets prussiens pour Napoléon qu’on appelle, en Alsace, le Napi. Non seulement papa Jean-Baptiste fait revivre l’épopée du Napi par le verbe, mais il possède, enserrées dans une boîte rangée au fond de l’armoire, un trésor de gravures qu’il étale pieusement devant le fiston ébloui.

Il y a des images et des mots – le siège de Toulon, le pont d’Arcole, le soleil d’Austerlitz, le boulet qui doit me tuer, du haut de ces Pyramides – qui mettent le feu à l’âme du petit Joseph. Il y en a d’autres qui lui tirent des larmes – le soir de Waterloo, je viens comme Thémistocle, l’Empereur assis sur le rocher de Sainte-Hélène et fixant les nuages où apparaît le blond minois du roi de Rome. Ah ! Si Grouchy avait été autre chose qu’un Bazaine ! Le soir, dans son lit, le petit Joseph monté sur le cheval blanc du Napi, recommence Waterloo, écrase Wellington, anéantit Blucher, marche sur la Prusse, s’empare du Kaiser et de Bismarck, arrache leur casque, brise leur épée sur ses genoux, leur attache les mains derrière le dos et les conduit à la prison d’Ensisheim sous les acclamations de l’Alsace libérée.

Son ardeur patriotique s’abreuve à toutes les sources. Dans les cabinets, au fond du jardin, des images d’Épinal retracent la vie de Jeanne d’Arc. Le Prussien qui visiterait ces lieux penserait qu’on a voulu y railler la Pucelle. Il se tromperait grossièrement. C’est pour élever les âmes qu’on a tapissé de la sorte une retraite propice à la méditation. Lorsque, par le petit cœur découpé dans la porte, le soleil illumine le refuge, Joseph vient s’absorber dans la contemplation des images. Assis sur l’humble trône, il revit l’histoire de l’héroïne. Le calme et le mystère du lieu l’exaltant, il lui arrive de se substituer à la bergère de Domrémy. Il revêt l’uniforme de papa Jean-Baptiste, s’empare d’un cheval à la gendarmerie, prend le drapeau tricolore que son père a caché dans le grenier, marche sur Paris, entre à l’Élysée, reconnaît le président Sadi Carnot entre plusieurs douzaines de barbus, lui parle de la grande pitié des provinces perdues, lui demande des soldats pour bouter les Prussiens hors d’Alsace, obtient le commandement de l’armée française, délivre Strasbourg, Colmar et Mulhouse, marche à nouveau sur Berlin, capture encore une fois Bismarck, le ramène à Guebwiller, le fait juger par le curé Guerber, le regarde brûler vif sur la place du marché et s’écroule de bonheur au fond des cabinets.

Son plaisir est d’autant plus aigu qu’il a convié son maître à la crémation du chancelier. Debout dans la fumée, le nez dans son mouchoir, Herr Kruppa pleure, tousse, crache et suffoque. Papa Jean-Baptiste s’approche, lui tire les poils de la tempe gauche et dit en montrant le bûcher : « Voilà ce qui t’attend si tu restes une minute de plus en Alsace. » Kruppa met ses pattes à son cou, court vers le Rhin, se jette dans le fleuve, essaie de regagner l’Allemagne à la nage, mais son ventre est si chargé de bière et de graisse d’oie, qu’il coule à pic aussitôt. Alors le petit Joseph sort des cabinets. Son visage est radieux et maman Marie, qui ne sait pas que le Seppala vient de brûler Bismarck et de noyer Kruppa, se réjouit de voir comme tout fonctionne bien chez son fils.

Hélas ! Bismarck renaît toujours de ses cendres et le Rhin ne garde jamais Kruppa très longtemps. Les tempes de Joseph en savent quelque chose, dont le Prussien arrache les poils chaque fois que l’enfant récalcitre. Ainsi, quand la classe chante le Deutschland über alles ou le Heil Dir im Sieger-Kranz qui est l’hymne impérial, le Seppala garde-t-il les dents obstinément serrées, ce que voyant le Kruppa tire un poil, deux poils, trois poils… Jusqu’à ce que le Seppala, vaincu par la douleur, se soumette à l’ennemi.

Grâce à Dieu, il existe une parade que toute l’Alsace connaît et que Jean-Baptiste enseigne à son fiston. Au lieu de chanter über alles (au-dessus de tout), on fredonne unter alles (au-dessous de tout). Au lieu de dire Heil Dir im Sieger-Kranz (salut à toi sous ta couronne de victoires), on marmonne Heil Dir im Ziegen-Stall (salut à toi dans ton étable à chèvres), ce qui revient à traiter le Kaiser de vieux bouc. Le Seppala transpose héroïquement le texte. Voyant qu’il ouvre un large bec, le Kruppa, qui est aussi dur d’oreille que de cœur, croit qu’il chante la grandeur de l’Allemagne et la gloire du Kaiser. Les poils de l’enfant peuvent repousser en paix.

Il y a mieux : chaque fois qu’à l’école on fait chanter aux siens les hymnes détestés, à la maison papa Jean-Baptiste leur administre l’antidote. Le soir venu, on ferme les volets, on tire les rideaux, on place deux chandeliers autour du Napi de bronze qui orne la cheminée et on entonne La Marseillaise : « Allons enfants de la badri… iheu, le chourdegloire édarivé… » Car, si le cœur est passionnément français, le gosier demeure on ne peut plus tudesque, c’est une des merveilles du patriotisme alsacien. Seule maman Marie ne chante pas : c’est parce qu’elle a la gorge fragile et que la moindre irritation lui arrache d’horribles quintes de toux. Le Seppala, en revanche, y va de tout son cœur. Sans trop comprendre le sens de ce qu’il braille. Il prend le chourdegloire pour un homme, une sorte de messie casqué et botté envoyé par Dieu pour chasser les Prussiens. Il sait fort bien qu’il n’est pas encore arrivé et que c’est pour fortifier la foi de ceux qui la chantent que La Marseillaise anticipe sa venue. Dans ces moments d’exaltation, il songe à la Pucelle et se demande, si lui, le Seppala, ne pourrait pas connaître un destin héroïque en devenant le chourdegloire en question. Alors il va s’enfermer dans les cabinets et dresse éperdument l’oreille, des fois que l’archange saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite feraient entendre leurs voix.

Le petit Joseph a d’autres moments d’exaltation. C’est quand son papa lui lit des morceaux choisis de MM. Octave Feuillet, Émile Souvestre et autres Ernest Legouvé. Le texte qui l’impressionne le plus retrace un douloureux épisode de la guerre de 70. Ce qui reste d’un régiment français est encerclé par l’ennemi. Il ne faut pas que le drapeau soit pris. Le colonel décide de l’incinérer. On allume un grand feu. La troupe se rassemble autour du brasier. Silence de mort. Le colonel hésite. Enfin il se décide, fléchit le genou et couche lentement le drapeau dans l’ardent foyer. Sa lèvre frémit, sa main tremble. Autour de lui, les braves serrent les dents. Des larmes roulent dans leurs moustaches… C’est plus que le Seppala ne peut en supporter. Son cœur éclate. Des pleurs jaillissent de ses yeux et ruissellent sur ses joues. Comme il n’a pas de moustache pour les recueillir, il les éponge du revers de la main. Quand le drapeau est en cendres, il se lève et crie avec le colonel : « Vive la France ! »

Parfois, quand l’indignation le travaille un peu trop, papa Jean-Baptiste relit à ses fils les cris poussés, lors de l’annexion, par les représentants de l’Alsace et de la Lorraine à l’Assemblée nationale. Quoiqu’ils datent de vingt ans, ils ont conservé leur violence et roulent comme le tonnerre sous le plafond de la salle à manger : « Livrés au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force à la domination de l’étranger… Nous déclarons nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement… Au moment de quitter cette enceinte, la pensée suprême que nous trouvons au fond de notre cœur est une pensée d’inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés… » Violemment arrachés… Les gravures qu’il aime à contempler dans la Bible, la Vie des martyrs ou le Journal des voyages, viennent obséder le petit Joseph : il voit des arbres déracinés par la foudre, des chairs déchiquetées par la tenaille des bourreaux, des agneaux emportés par des aigles, des enfants de Bethléem ravis à leurs mères et massacrés par les soudards d’Hérode…

Certains dimanches d’été, il arrive que papa Jean-Baptiste emmène ses fils dans la montagne. Les filles restent auprès de leur mère qui n’a plus assez de santé pour faire de si longues marches. On bourre les rucksacks de pain, de lard, de fromage et de bière et on part au lever du soleil par des sentiers étincelants de rosée. Arrivés sur les sommets, on fait un sort aux provisions, et, le corps rassasié, on s’occupe de l’âme. On va s’asseoir sur un rocher et, tournés vers l’ouest, on contemple la France.

Comme les Hébreux la Terre promise, Joseph et ses frères regardent les villages aux toits rouges, les prairies dorées par les jonquilles, les lacs luisants comme de l’étain… Lorsque, du fond de la vallée, montent le cri d’un coq, le chant d’un clairon ou le sifflement d’une locomotive, papa Jean-Baptiste les accueille comme des échos du paradis perdu : « Vous entendez, les enfants, dit-il religieusement, vous entendez ? » Quant au vent qui caresse leur visage, comme il est passé sur la Bretagne, la Normandie, la Beauce, la Champagne, il est chargé de tous les parfums de la patrie.

Vers la fin du jour, quand le soleil déclinant commence à dorer la montagne, Jean-Baptiste se lève. Debout dans les feux du couchant, le visage ruisselant de lumière, il jette un dernier regard sur la France et le petit Joseph voit des larmes briller dans ses yeux. Alors il se met, lui aussi, à pleurer. Jean-Baptiste pose la main sur l’épaule de son fils et l’étreint sans rien dire. Puis la petite troupe rassemble ses affaires et descend en silence vers l’Alsace et la nuit.

C’est qu’il a l’âme sensible, le Seppala. Si sensible que le Kruppa lui-même parvient à l’émouvoir. Par exemple, lorsque, entre deux leçons sur les rois de Prusse, il se met à réciter quelques vers de Goethe ou de Schiller. Alors il se passe une chose incroyable. La langue de Kruppa qui, d’ordinaire, est si dure, si cassante, si militaire, devient soudain étrangement musicale. Le tambour se transforme en violon et les mots qui meurtrissaient l’oreille se mettent à la caresser. Voilà que l’allemand se fait aussi mélodieux que le français. Le petit Joseph en éprouve plus de désarroi que de plaisir et il est presque soulagé quand Herr Kruppa remet les choses en ordre en recommençant à gueuler.

Mais sa langue véritable, celle qui jaillit de lui spontanément, c’est le dialecte alsacien. Il y est tantôt Seppi et tantôt Seppala. Car c’est une langue rude et grossière, celle dans laquelle il s’amuse, se dispute, échange d’énormes injures avec ses copains. C’est aussi une langue tendre et gracieuse, celle dans laquelle sa mère le dorlote, le soigne, le baigne, lui coupe les ongles des orteils, c’est la langue si justement appelée maternelle.

Jean Egen