Préface de l’édition allemande des « Tilleuls de Lautenbach »
(
extrait)

En septembre 1944, les SS arrêtèrent mon camarade Victor Kuntzmann et l’exécutèrent au coin d’un bois. Élève de la rue d’Ulm, Victor était promis au plus brillant destin. Les assassins autorisèrent sa mère à reconnaître le corps du supplicié. C’était une Alsacienne exilée dans le Doubs et je la vois, je l’entends encore décrire l’affreux spectacle de son enfant criblé de balles. Sa douleur était comme du feu, elle brûlait dans son regard, elle crépitait dans sa voix, transformant ses paroles en cris…

Quelques semaines plus tard, le Pays de Montbéliard, où s’était déroulé le drame, se trouvait libéré. Surveillés par des soldats marocains, des prisonniers allemands travaillaient à réparer un pont dynamité. C’était de tout jeunes soldats, de ces enfants dont l’ogre nazi s’était offert la chair avant de crever. On était en décembre et il faisait un froid polaire lorsqu’un de ces malheureux tomba dans le Doubs. Il était au bord de l’hydrocution lorsque ses camarades le retirèrent de l’eau glacée. On l’étendit sur le sol gelé et tandis que les prisonniers, harcelés par les Marocains, reprenaient le travail, il resta là, tremblant de tout son corps dans ses vêtements gorgés d’eau. Son sang commençait à charrier des glaçons lorsque maman Kuntzmann vint à passer. Elle se précipita vers le malheureux, s’agenouilla près de lui, le couvrit de son châle, lui frictionna les cheveux, lui prodiguant les paroles de tendresses et les gestes de pitié.

L’entendant parler allemand, les Marocains, dont l’âme était simple, la soupçonnèrent de pactiser avec l’ennemi et l’éloignèrent sans ménagement. Quelques instants plus tard, le commandant de compagnie vit la porte de son bureau forcée par une petite femme vêtue de noir qui lui apprit, d’une voix bouleversée qu’il y avait un Allemand en danger de mort sur la berge du Doubs et qu’il fallait absolument le sauver. L’officier faillit répondre qu’il n’était pas venu de si loin pour arracher les Allemands à la mort mais pour les y envoyer. Mais le regard de maman Kuntzmann interdisait toute plaisanterie. Elle obtint une jeep et deux militaires qui la conduisirent auprès du malheureux aux dents claquantes et au visage violacé. Elle l’emmena chez elle, le baigna, le frictionna, le nourrit et ne le rendit à ses geôliers qu’après l’avoir revêtu de chauds lainages pris dans l’armoire de son fils assassiné. « Vous êtes Alsacienne ? » avait demandé l’officier, averti par son accent. « Oui, avait-elle répondu, et je ne supporte plus que Français et Allemands s’entre-tuent. Non, Monsieur l’Officier, je ne le supporte plus. »

Jean Egen