L’école de la tyrannie

On a prétendu ouvrir l’école sur les valeurs de la vie alors qu’on l’a ouverte sur les valeurs de la télé : fric, drogue, violence, obscénité, bêtise…

Faudra-t-il accorder aux enseignants un permis de port d’arme dans l’exercice de leur métier, ou voter, comme on le fit dans le Schleswig–Holstein en 1993, un crédit spécial pour donner aux instituteurs une formation au karaté et autres arts martiaux ? La question ne va pas tarder à se poser, et il faut féliciter les professeurs de nos lycées et collèges de banlieue d’avoir réagi publiquement à la violence en cessant le travail.

La violence dans les établissements scolaires est en augmentation constante. Elle affecte aussi bien les professeurs et les membres de l’administration que les élèves ; elle prend les formes les plus diverses, depuis les menaces, les injures, jusqu’aux coups de poing, de couteau ou même de revolver, sans parler des agressions contre le matériel, les locaux et les véhicules.

Quand la Direction centrale de la Sécurité publique fait état d’une augmentation de 21,4 % des délits dans les établissements scolaires de 1992 à 1993, elle ne vise que des faits strictement répertoriés, qui ont donné lieu à des plaintes et à des enquêtes. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Combien, à l’image de ce chef d’un grand établissement parisien qui échappa de peu à la mort après avoir fait l’objet d’une violente agression à son propre domicile, refusent de porter plainte pour ne pas briser la vie d’un garçon de 18 ans ? Combien, dans les lycées les plus calmes, font l’objet de la part des parents de menaces ou de chantage pour qu’ils relèvent les notes attribuées à leurs rejetons ?

Regardons les choses en face : dans son essence même, l‘école est un lieu clos, un lieu de non-droit et de non-démocratie. C’est à cette condition seulement qu’elle peut espérer rester un lieu de non-violence. Ces vérités sont dures à la sensibilité moderne, fondée sur l’idéologie égalitaire et le pédagogisme compassionnel.

On a voulu ouvrir l’école sur la « vie » (sic), ce qui ne veut rien dire, alors que c’est la vie qu’il eût fallu ouvrir sur les valeurs de l’école. On a prétendu ouvrir l’école sur les valeurs de la vie alors qu’on l’a ouverte sur les valeurs de la télé : fric, drogue, corruption, racket, violence, obscénité, bêtise, et cette ouverture a donné les résultats que l’on sait. Si l’école doit être à l’image de la vie, alors il faut préférer le modèle à la copie et aller au bout de cette logique inepte : fermer les écoles et rendre les enfants à la rue.

On a voulu ensuite établir la logique du droit et de la démocratie dans l’école et le rapport pédagogique : autre ineptie majeure, parce que, dans son essence, le rapport maître–disciple est un rapport d’inégalité et de dépendance. C’est l’autorité librement acceptée du maître qui permet cette chose un peu mystérieuse, irréductible à un simple transfert de connaissances, que l’on nomme éducation. Sinon il faut faire l’économie du million de salaires et de traitements que verse chaque mois l’Éducation nationale et généraliser la distribution de cassettes et de CD–Rom à tous les enfants de France : cela coûtera moins cher.

L’éducation n’est pas prioritairement affaire de connaissances mais d’influence. Elle est conditionnée par les lois de l’imitation, telles que les a étudiées Gabriel de Tarde ; elle repose en définitive, selon Platon, sur l’admiration que le disciple porte au maître.

Or, tandis que le milieu environnant et notamment les familles abdiquaient toute espèce de responsabilité en matière d’éducation de la jeunesse, et transféraient symboliquement cette charge écrasante à l’école, celles-ci faisaient tout pour priver les maîtres de toute espèce d’autorité sur les élèves. Dans une société où il est plus honorable et plus lucratif d’élever des chevaux que des enfants ; moins grave et moins dangereux de frapper un professeur qu’un agent de police, les enseignants sont sans influence et sans moyens d’action ; l‘école reste un lieu d’obligation – la fameuse obligation scolaire – mais dépourvu de sanctions. L’école tend à devenir un western sans shérif, et les conséquences morales d’une telle situation excèdent largement le milieu scolaire.

Certes, il y a de nombreuses explications à un tel état de choses ; je ne puis aujourd’hui y entrer, et on peut compter comme d’habitude sur la droite pour moraliser le problème et sur la gauche pour le sociologiser. Mais peu m’importe, je ne veux considérer que le fait : une société qui laisse frapper ses maîtres est mûre pour le pourrissement et pour la dictature. Vous croyez que j’exagère ? Tenez, voici qui fut écrit il y a près de deux mille cinq cents ans à Athènes : « Lorsque les pères, écrit Platon au livre VI de „la République“, s’habituent à laisser faire les enfants […], lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus rien au-dessus d’eux, alors c’est le début de la tyrannie. »

(Le Nouvel Observateur 1630, 1. - 7. Februar 1996, S. 39)

Jacques Julliard