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Marcel Boulenger, Lettres de Chantilly. Paris 1907

LE GOÛT FRANÇAIS

Chaque peuple, vaille que vaille, est supérieur aux autres en quelque façon. Ainsi, les Anglais se trouvent évidemment doués d’un génie pratique et politique ; ainsi appartient-il aux Allemands d’étonner le monde par les déportements de leur musique et les sublimités de leurs philosophies ; les Méridionaux, dans leurs contrées voluptueuses, ont le cœur furieusement prompt et la passion aisée ; l’aplomb sauvage des Américains étourdit ; les Russes méprisent, on ne sait trop pourquoi, le monde entier ; les Japonais doivent être héroïquement intolérables, etc. À toute grande famille humaine sa vertu spéciale, que les psychologues nationaux définissent, isolent artistement, et savourent en disant : « Voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs… »

Mais nous autres Français, en quoi donc sommes-nous inimitables ? Ah, notre qualité à nous, exquise et presque insolente, c’est une grâce native qui nous est échue, une élégance involontaire de l’esprit, moins que rien d’ailleurs, ceci tout simplement : nous avons du goût.

Mais expliquons-nous bien, car on pourrait confondre, par exemple, le goût avec l’esprit. Les Français se sont toujours montrés et se montrent encore fort spirituels. Toutefois, si nous n’avions que cet avantage, notre littérature et nos arts s’en ressentiraient. L’une serait fade et sans beauté, les autres feraient pitié sans doute par leur sécheresse et leur mièvrerie. Ne savoir que sourire et faire des c’est assez goujat quelquefois. Il arrive qu’un boulevardier soit affligé d’une sensibilité grossière, à peine éveillée, qu’il ait un cœur et des nerfs de rustre, et en même temps qu’il bavarde de la façon la plus piquante. L’esprit n’est qu’une habitude peut-être : dans certaines cervelles les idées s’évoquent les unes les autres, soit par leurs parties sonores, pour ainsi dire, soit par des rapports plus éloignés que ceux auxquels on eût tout d’abord songé. On s’est accoutumé à penser ainsi, acrobatiquement, et voilà tout. Convenons que c’est un jeu de société délicieux. Pourtant, il faut bien avouer aussi qu’un sot peut y exceller. Tandis qu’un délicat ne méritera guère l’estime de ses pareils à moins de montrer en outre du jugement, de la finesse, de la générosité, à moins qu’il ne sache regarder et sentir, à moins qu’il n’ait du goût enfin. Si traiter parfois avec désinvolture des sujets solennels est une preuve de tact, railler ou plaisanter sans cesse démontre tout le contraire. Et en disant que le propre des Français consiste dans le goût, don savoureux qui fait de nous un peuple de qualité, une race « née », et comme l’aristocratie intellectuelle de l’Europe, je n’entends pas seulement, certes, que nous nous connaissons en badinage.

Le goût, c’est une sorte d’instinct qui nous pousse à redouter en général les excès, quels qu’ils soient, à rejeter les coquetteries de nègres ou les violences barbares, à craindre par-dessus tout la vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot « ridicule », à rechercher avec passion la clarté. On frémit devant le « bluff » ; l’obscur et le clinquant rebutent ; l’or très pur seul et contrôlé passera, fût-il en minuscules pépites. L’incohérence, la déraison, la bizarrerie, autant de monstres qui ne sauraient plaire à l’homme de goût. Celui-ci ne va-t-il pas jusqu’à tenir parfois pour suspect le génie lui-même ? Et les Grecs anciens sont ses maîtres, qui sculptèrent la Vénus de Cnide et le Jupiter d’Otricoli, qui bâtirent les temples de Pestum et de Sicile.

Parbleu ! nous sommes loin d’un tel idéal aujourd’hui, en France. Nous avons même beaucoup dégénéré, semble-t-il, artistiquement au moins. Nos machines ronflent, nos automobiles sévissent, notre assistance publique et nos grèves sont organisées avec un soin jaloux ; mais notre goût national, où donc en est-il ?… On se proclame volontiers dédaigneux du passé, impatient de toute discipline : plus d’un créateur d’art prétend être un primitif comme Giotto, ou comme Vendredi, le compagnon de Robinson Crusoé. En littérature, la crise romantique, encore que salutaire à quelques points de vue, nous a certainement mis en péril ; des « écritures artistes » et autres niaiseries faillirent même ensuite nous rejeter en enfance… N’ïmporte ! Il fut un temps où nous donnâmes au monde des modèles d’une beauté à peu près parfaite. Et il fut précisément un art, parmi tous les autres, où, durant un demi-siècle, notre goût souverain n’engendra presque sans exception que des chefs-d’œuvre : je veux dire l’architecture, pendant la première partie du XVIe siècle.

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